Mes trois premiers sont des pue-du-zoom, réunis dans un même mépris par la critique institutionnelle. S’il arrivait qu’on leur concédât un vague talent, c’était pour le minimiser aussitôt, et les accuser de le gâcher par manque d’ambition. Jean Rollin, José Benazeraf et Jess Franco comptaient parmi les cinéastes les plus singuliers de leur génération. C’étaient d’authentiques auteurs : chacun avait ses thèmes de prédilection, son univers et surtout son style, reconnaissable au premier coup d’œil. Mais tous trois préféraient le cinoche, le vrai, celui des salles de quartier, au cinéma pompe-l’air prôné par la culture dominante. Ça ne les empêchait pas, au zénith de leur inspiration, de refuser toute concession au commerce, alors même que leurs films relevaient sans complexe de l’exploitation, sinon de la sexploitation. C’est ce rejet des normes qui a éloigné d’eux bon nombre de bisseux aussi sectaires, à leur façon, que les plus rancis des cinéphiles orthodoxes. Il y a, dans Le Frisson des vampires, dans Le Concerto de la peur, dans Les Expériences érotiques de Frankenstein, des séquences pour lesquelles je donnerais tout Melville et tout Rohmer, parce que j’y trouve un culot, une créativité dont sont foutrement incapables les metteurs en scène policés et virtuoses qui calibrent leurs films comme des charcutiers leurs saucisses.
J’ai passé sur les plateaux de Jean Rollin quelques-uns des moments les plus passionnants de ma vie. J’ai été son assistant, son scénariste, son acteur, et tant pis si j’ai surtout bossé sur ses nanars les moins intéressants, de miteux pornos signés de pseudonymes, qu’il bâclait sans état d’âme. Tourner avec lui était une fête. J’avais fait le figurant dans un de ses « vrais » films, Les Démoniaques, frigoussé dans des conditions dont n’auraient voulu ni Couzinet ni Pécas dans leurs pires jours de dèche, lorsqu’il me demanda d’être son assistant pour sa première réalisation 100% hard, Douces Pénétrations. « Mais, objectai-je, je n’ai aucune compétence technique ! » Il s’en foutait et me le dit : « Aucune importance. Je ne cherche pas un assistant classique mais quelqu’un avec qui je puisse échanger des idées. » C’est ainsi que je devins, pour un temps, à la fois son confident et son collaborateur principal, cumulant les fonctions de conseiller pseudo-artistique, de régisseur, de photographe de plateau, de script boy, de clapman, de régisseur, de rafistoleur de dialogue et de directeur de production, tout en passant de l‘autre côté de la caméra dès qu’il manquait quelqu’un pour tenir un rôle grand ou petit. Mais j’ai aussi eu la chance de participer à plusieurs de ses œuvres maîtresses, dont chaque plan était mûrement prémédité. N’allez pas croire, pour autant, qu’il chiadait ses prises de vue. Il se moquait qu’un travelling soit trembloté ou qu’un acteur joue faux. Il pensait que l’essentiel était ailleurs, et il avait raison. Follement lyriques, ses films charriaient une poésie brute, loin des conventions. Les juger à l’aune du cinéma ordinaire serait aberrant.
José Benazeraf avait, lui, des côtés exaspérants. Mégalo, grande gueule, il n’en troussait pas moins – avant de se perdre, hélas, dans la routine de la vidéo X – des films sidérants d’intelligence et de beauté subversives. Et fabuleusement bandants, en prime. Il avait toutes les audaces, y compris celle de ne tenir aucun compte du public que décontenançaient la fixité de ses plans-séquences, ses ellipses radicales, sa manie des citations. Il fut question, à différentes reprises, que j’écrive un scénario pour lui. Ça ne s’est pas fait. Nous n’avons travaillé qu’une fois ensemble, pour un journal qu’il avait décidé d’éditer à ses frais et dont les autres rédacteurs se nommaient notamment Mustapha Khayati, Noël Godin et Patrice Énard : Show Bzzz, qui s’interrompit après trois numéros.
Un soir, avec Paul-Hervé Mathis, nous avons présenté Benazeraf à Jess Franco. Ils parurent s’entendre parfaitement et envisagèrent même un film en tandem : une adaptation fessue de Médée que l’un, José, aurait produite, et l’autre, Jess, réalisée. Il n’en fut plus jamais question et nous apprîmes le lendemain, à notre stupéfaction, qu’ils s’étaient mutuellement détestés.
Aucun cinéaste ne fut à la fois plus surdoué et plus désinvolte que Franco. Certains de ses films sont des brouillons informes ; d’autres sont époustouflants de splendeur, d’étrangeté. J’avais fait sa connaissance dans un studio pouilleux, à Bruxelles, où il terminait – sans la moindre équipe technique – le tournage de deux films en même temps : La Comtesse noire et Les Nuits brûlantes de Linda. « Je vais ajouter un rôle pour toi dans un des films, m’avait-il annoncé au bout d’une heure de bavardage. Ainsi fut fait. Il écrivit un bout de dialogue et je devins dans La Comtesse noire le fils du Dr Orloff, un occultiste aveugle non prévu dans le scénario. Le plus étonnant, à la vision du film, c’est que les deux scènes improvisées pour moi, ajoutées au dernier instants et réalisées en un clin d’œil, semblent absolument indispensables : on a l’impression que l’histoire, sans elles, n’aurait ni queue ni tête. À peine les avait-il tournées que Franco, avisant une statue d’éphèbe grandeur nature dans un coin du studio, en entreprit une autre, en plan unique : il demanda à Lina Romay, pas encore sa compagne mais déjà sa muse, de se livrer toute nue à une danse lascive en se frottant à l’Apollon de plâtre. Pas de musique, rien. Il indiquait à Lina chaque geste qu’elle devait faire. On crevait de froid, il n’y avait pas d’autre bruit que le ronron de la caméra et cette voix qui, monocorde, marmonnait des ordres en espagnol. « Dans lequel des deux films vas-tu mettre ça ? » ai-je demandé. Jess a ri doucement. « Personne ne le sait, m’expliqua-t-il, mais j’en tourne aussi un troisième en même temps. Je le produis tout seul, sans avoir à payer la pellicule ni les comédiens. » Ses deux producteurs, Marius Lesœur et Pierre Quérut, aussi pingres l’un que l’autre, et tous deux présents, n’y avaient vu que du feu.
Mon suivant est un peu le quatrième mousquetaire de la bande. Après avoir mené une renversante carrière d’acteur à tous les vents des genres populaires, y compris chez Benazeraf et Franco, Michel Lemoine venait, au moment de notre rencontre, de faire ses débuts de réalisateur. Désarmant de sincérité, son premier film, Les Désaxées, était riche de promesses que l’avenir, en le confinant contre son gré dans le porno de série, n’allait pas lui permettre de tenir. Il avait, par générosité, accepté de revenir à son ancien métier et, sans demander un centime de cachet, de tenir le rôle-titre de ce qui aurait dû être mon premier long métrage, un Frankenstein de série Z. Sans cesse ajourné, le projet finit, comme tant d’autres, par capoter. Michel s’en montra très contrarié. Il eût été, avec son regard halluciné, un parfait savant fou près de sa femme d’alors, la sculpturale Janine Reynaud, en monstresse féline.
Mes deux derniers sont cent fois moins connus que les précédents. Ils œuvraient dans un domaine beaucoup plus confidentiel, l’avant-garde, l’underground. Aussi, sans doute ignorez-vous tout d’Étienne O’Leary et de Philipe Bordier (avec, il y tenait, un seul p à son prénom). Étienne joua dans un de mes courts métrages. J’apparus dans le dernier des siens, Chromo Sud. La quintessence du psychédélisme, une incandescence d’images. Je perdis sa trace dans la pagaille de Mai 68. Avait-il regagné son Canada natal ? Aucun de ses amis n’avait de nouvelles, ses films avaient disparu. Après bien des recherches, ils furent retrouvés à la cinémathèque du Québec, dans des boîtes rouillées que personne n’avait eu la curiosité d’ouvrir. Je suis allé les présenter à Montréal en 2010. Et j’ai revu Étienne, pensionnaire depuis plus de quatre décennies d’un établissement psychiatrique. Enfermé, surtout, dans la schizophrénie. Assis incognito au dernier rang des spectateurs subjugués, il a probablement vécu, ce soir-là, ses ultimes minutes de bonheur. Philipe, lui, faisait des films qui, à la même époque que ceux d’Étienne, se situaient à leurs antipodes. Austères, magnifiques. Il était un de mes plus vieux amis. Nous avons fait mille choses ensemble. Pendant vingt longues années, il s’est battu contre le cancer. Je l’ai vu pour la dernière fois dans une chambre d’hôpital. Déjà dans le coma, il s’est soudain dressé sur son lit et, rejetant le drap, a tenté de se lever. Ses yeux qui ne me voyaient pas étincelaient de colère, de haine, de révolte contre la camarde à qui il refusait se s’abandonner. L’infirmière, appelée en hâte, lui administra une dose de morphine qui le fit s’endormir. Il n’allait plus jamais se réveiller.
Jean Rollin est mort le 15 décembre 2010. Étienne O’Leary, le 17 octobre 2011. José Benazeraf, le 1er décembre 2012. Philipe Bordier, le 7 janvier 2013. Jess Franco, le 2 avril 2013. Michel Lemoine, le 27 juillet 2013. Ce texte est un humble salut à leur mémoire.