Château de la Motte - 45220 Château Renard
Lettre à une chère inconnue
Des mille visages de la mort, qu’on nous accorde le droit de retenir et de célébrer celui-ci.
Dans un univers au macabre feuilletonesque, à la poésie remportée sur le manque de moyens, dans de vrais décors nimbés de corps nubiles, châteaux forts en ruines peuplés de vampires nues, elle apparaît.
Elle porte la traditionnelle robe noire à capuche et tient à deux mains la non moins traditionnelle faux qui coupe toutes les vies.
Que porte-t-elle sous sa grande cape ? Rien, sans doute. Elle s’avance pieds nus sur la pierre grise d’un pont, magnifique spectre blond qui vient à notre rencontre.
On se souvient aussi d’une étreinte saphique parée de la douceur et des sourires de femmes entre elles.
Tout cela appartient au siècle dernier, et même avant, à une sorte de parenthèse imaginaire. Il fallait bien la candeur de l’unique star du cinéma pornographique français pour illuminer de sa seule présence ce conte pour adultes, et justifier son titre. Dans son corps idéal, elle évoque les figures romantiques où s’unissaient l’amour et la mort, la chair et le néant.
Par ailleurs cavalière, femme lucide et à l’écoute, elle traversa nos rêves maudits avec la beauté mélancolique et jamais scandaleuse d’une étoile amicale qui donnait envie de mourir entre ses bras.
Le Genre qui aimait les femmes
Pour les pharisiens, ou presque pire encore, pour ceux qui proclament vouloir « subvertir le genre », le cinéma d’horreur ne ferait que maltraiter « la femme », lui ôtant « sa dignité » pour en faire un tas de viande à découper. Ils ne savent pas voir malgré leurs yeux la place au contraire centrale qu’elle occupe.
Comment oublier tous ces visages et tous ces corps, comment ne pas admirer leur courage, leur sagacité, leur position toujours du côté de la vie (même les meurtrières disposent d’une énergie noire) ? Comment ne pas les aimer ?
Qu’elle lutte toute la nuit de la Toussaint contre la forme anonyme, son propre frère ; qu’elle séduise des vierges victoriennes d’un baiser mortel ; qu’elle capture des prétendants et s’en débarrasse dans sa cave ; qu’elle accomplisse à travers ses larmes le suicide de son amour métamorphosé en insecte ; qu’elle porte dans son ventre la survie de la race à la fin du monde capitaliste ; qu’elle longe dans sa folie un couloir aux murs couverts de mains ; qu’elle chante l’impossible amour avec le compositeur défiguré ; que la soutienne une troupe de policiers au sortir de son enfer – les femmes obtiennent ici les épreuves et les privilèges d’une héroïne, et les actrices admirables parmi leurs meilleurs rôles.
Une histoire de Jean Rollin au Brady : le réalisateur vient voir Jean Fournier, le gérant-projectionniste du Brady dans les années 80, et lui amène deux copies 35 mm de "Lèvres de sang", l’une en bon état de 70 minutes et une en mauvais état de 88 minutes (la bonne ayant été coupée à tort et à travers par des projectionnistes branquignols ou ayant servie à concocter la version porno : Suce-moi vampire). Il lui propose de passer le film gratis si Jean parvient à monter une copie complète (non porno). Jean a donc regardé les deux versions en prenant des notes, a replacé les séquences manquantes et a programmé le film une semaine avant de rendre la copie à Jean Rollin. (Une de ces anecdotes qui ne trouvent pas de place dans le bouquin, mais qui me semblent révélatrices : le Brady était un peu «le cinéma» de certains cinéastes).
Brigitte Lucille Jeanine Van Meerhaegue aka Brigitte Lahaie
Cliquer pour démarrer la vidéo
sur le site officiel français dédié à
Jean Rollin, cinéaste-écrivain
03 novembre 1938 - 15 décembre 2010